C'est à la formation d'animateur "second degré" à Grandris, que je rencontre Monique, pour la seconde fois.
Monique est ce que je ne suis pas : extravertie, hyper active et sans complexe.
Monique me subjugue.
Monique est folle, de cette folie qui n’épargne rien, ni personne.
Monique me rend fou.
Monique, en même temps qu'elle brave tous les interdits — pour une fille, ils sont nombreux, en 1962 — a sa façon à elle de se donner comme le centre du monde.
Je suis le Galilée de Monique.
Monique n’a peur de rien, ni les foudres paternelles ni celles du cours privé Pitiot, où elle suit de façon très épisodique et presque en amateur, des études de comptabilité - gestion.
Monique est une femme avide de tout, et je ne demande qu'à suivre.
Monique me fait peur … et me grise.
Ne suis-je pas, selon elle, celui « qui sait faire l'amour même avec les yeux » ? Et ses yeux, à elle, lui mange le visage et ouvrent directement sur l’absolu.
Monique est déroutante et inévitable.
Monique est farouche comme un feu de châtaignier et brûlante comme une torche de Templier. Elle couve son petit normalien tout en restant égale à elle-même, c'est-à-dire virevoltante, audacieuse, agaçante… libre !
Ai-je dit que j’aime Monique ?
Ai-je dit que c’est éperdument ?
Comme toujours !
A partir de ce moment, je ne vais vivre qu'à travers elle et ne voir que par son regard.
Rallier à pied, Lyon à Fontaines sur Saône à trois heures du matin, c'est pour elle.
Acheter une moto pour l'emmener en folles randonnées, même sans permis, c'est pour elle aussi.
Participer ensemble aux stages de formation de directeur de centre aéré ou d'animateur socioculturel de la fédération Léo Lagrange, qui nous mèneront de Cavalaire à Lille en passant par Paris et Dieppe, c'est encore elle, puisqu'elle veut tout dévorer et que, de toute façon, nous ne nous quittons pas.
C’est dire le rebelle que je suis !
Contre toute attente, et à la surprise de mes profs, je viens de réussir la première partie du bac. J'y croyais tellement fort que je n'ai même pas révisé. En aurai-je d’ailleurs eu le temps, accaparé que je suis par ma presque Vierge Marie ? … enfin,… vierge ?
Il faut avoir 10,5 pour être reçu, j'obtiens 10,6. Ouf !
Maman, toute à ses affaires, ne remarque rien, simplement ravie que son rejeton passe en terminale. Elle a, avec Lagrange, des disputes sonores qui résonnent dans toute la maison, une fois le troquet fermé. Alors les frasques du Lalo lui passe au dessus de la tête. Mieux, elle me chargera, une fois, d'aller surveiller Lagrange à la sortie de l'Arsenal pour ensuite lui rendre compte de ses faits et gestes. Je ne le ferai pas, en invoquant un bus que je ne pouvais pas prendre, faute d'être démasqué. Je ne me sens pas concerné, mon histoire d'amour envahit bien trop mon sens des réalités pour me préoccuper de celles des autres, fussent elles celles de ma mère.
L'été se déroule comme un 14 juillet quotidien, fait de lumières, d’explosions, de bals populaires. Une fois de plus, je me brûle, nous nous brûlons sans souci des convenances et des risques. Nous sommes d'une insouciance et d'une inconscience totales et nous vivons une vie de hippies avec dix ans d'avance.
A Cavalaire, elle couve le grand blessé que je suis, attaqué sauvagement par un essaim de guêpes mexicaines ( elles étaient au moins une, et probablement pas d’Amérique !) qui me défigurera près de 48 heures : la piqure aux lèvres ne facilite pas les baisers.
A Dieppe nous nous étonnons à peine de certains petits désordres hormonaux féminins qui ne nous empêchent pas de nous livrer corps à corps.
A Lille, nous jouons les étudiants débridés à la cité-U qui nous héberge, en de longues poursuites nocturnes, dans les couloirs sombres de la résidence.
En centres aérés et colonies de vacances de proximité, nous usons et abusons de notre jeunesse. Nous ne nous faisons aucune promesse et laissons le temps décider à notre place. Nous n'existons pas l'un sans l'autre. Notre seul objectif du moment est la recherche de lieux propices à nos épanchements.
Je ne suis pas encore reçu chez ses parents, mais un événement va y mettre bon ordre.
Je connais déjà le papa, Paul Bonnardel, qui m'a reconduit deux fois à la maison en plein milieu de la nuit, après avoir copieusement giflé sa fille pour ses mœurs dissolues.
A aucun moment, pourtant, il ne nous interdira de nous voir.
Dans son idée, la seule responsable est Monique qui suit déjà les traces de sa sœur Mauricette, la gourgandine !
Et moi, aucun reproche.
On ne peut être plus injuste !
Lille : en haut, les 2e et 3e à partir de la gauche
C'est à notre retour du centre aéré de Beaunant, fin août que tombe la nouvelle :
Monique est enceinte !
Pour une catastrophe, c'est une catastrophe.
A cette époque, l'avortement est interdit en France, et les seuls recours sont les "faiseuses d'anges", c'est-à-dire l'avortement clandestin, dangereux parce qu’accompli dans des conditions désastreuses et puni de prison s’il est connu ou dénoncé. Restent la Suisse ou la Belgique où ces pratiques sont légales.
Il faudra attendre 1971 (voir l’encadré) pour qu'éclate le scandale des avortements clandestins, révélés par le "Manifeste des 343 salopes" de Gisèle Halimi dans les colonnes du Nouvel Observateur, ouvrant le chemin de l’IVG.
Le manifeste des 343
5 avril 1971
Rédigé par Simone de Beauvoir, porté par Gisèle Halimi, il parait en avril 1971 dans les colonnes du Nouvel Observateur et commence par ces phrases :
« Un million de femmes se font avorter chaque année en France.
Elles le font dans des conditions dangereuses, en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simple.
On fait le silence sur ces millions de femmes.
Je déclare que je suis l'une d'elles. Je déclare avoir avorté.
De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l'avortement libre. »
Suivent 343 signatures, notamment celles de personnalités telles que Catherine Arditi, Françoise Arnoul, Brigitte Auber, Stéphane Audran, Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Françoise d'Eaubonne, Françoise Fabian, Brigitte Fontaine, Gisèle Halimi, Bernadette Lafont, Danièle Lebrun, Violette Leduc, Judith Magre, Ariane Mnouchkine, Jeanne Moreau, Bulle Ogier, Marie-France Pisier, Micheline Presle, Christiane Rochefort, Yvette Roudy, Françoise Sagan, Delphine Seyrig, Alexandra Stewart, Nadine Trintignant, Agnès Varda, Marina Vlady, et bien d’autres moins connues de nos jours qui déclarent avoir, pour des raisons qui leur appartiennent, eu recours à l’avortement clandestin.
La semaine suivante, Charlie Hebdo fait sa une avec un dessin s'en prenant aux hommes politiques avec la phrase
« Qui a engrossé les 343 salopes ? »
C'est à ce dessin de Cabu que le manifeste doit son surnom.
Ce texte, un modèle d’appel à la désobéissance civile, sera suivi de bien d’autres, ouvrant la voie à la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse, portée en 1974 par l’admirable Simone Veil.
Mais une décennie auparavant, il faut se débrouiller… et nous sommes bien peu avertis de ces choses là.
Consultée, la grande sœur Mauricette, qui est déjà "passée par là", nous déconseille la faiseuse d'anges, et la Suisse est hors de portée de notre bourse. Pour ma part, je suis bien prêt à assumer mes responsabilités, comme on dit en ce temps là.
Prendre la décision nous est alors relativement facile, continuant à patauger dans l'inconséquence.
Ce bébé, bien qu'imposé par de sottes contraintes biologiques, nous décidons que nous le voulons.
Maintenant, il faut bien annoncer la chose aux parents respectifs.
Les Lagrange sont ─ évidemment ─ contre ce mariage de convenance. Les Bonnardel sont pour. Qui plus est, une union qui ne serait pas consacrée par un ensoutané du ciel et dûment paraphé par l’édile communal est de toute façon inenvisageable.
Epoque de merde !
Un conseil de famille va décider de notre sort. Nous n'aurons pas d'espace pour nous prononcer.
Chez les Bonnardel, (c’est le Paul, le père, qui est le "faiseur" d’enseignes de la quarantaine) on est bien pensant, et les frasques amoureuses des deux soeurs Mauricette et Monique mettent régulièrement la famille en émoi. Tous vivent dans la même maison, à Fontaines sur Saône, près de l'église, dans la rue qui porte le nom du coté maternel : Bouvier. Trois générations se côtoient ici dans une relative bonne harmonie, mais un peu les uns sur les autres.
Les Bonnardel annoncent qu'ils vont prendre en charge les frais du mariage et l'installation de notre futur couple, ainsi que les moyens de vivre en attendant que je finisse mes études. Monique, pour sa part, se mettra immédiatement au travail.
Les Lagrange, à cet exposé, rengainent toutes les réserves qu'il eut été sage d'opposer : notre jeune âge, notre statut social, notre inexpérience, un avenir pour le moins incertain, un service militaire de dix huit mois à effectuer. Du moment que les parents de Monique assurent le matériel de l'affaire, il n'y a plus qu'à toper là, en bons vieux maquignons.
Le marché est conclu. Il est décidé du mariage pour octobre, afin que la grossesse ne se voie pas encore, et à l'église, s'il vous plaît !
Nous, finalement, nous sommes heureux, débarrassés de la tutelle des parents. A aucun moment en effet, les Bonnardel ne nous demanderont de compte.
Je crois que nous avons été sacrifié sur l’autel de la bienséance.
L'incontournable passage chez le curé de Fontaines — Bonnardel oblige — donne lieu à une belle suite de rires étouffés.
Il nous faut assurer le larbin du ciel de notre vie passée de bons chrétiens, avec baptême et communion, certificats à l’appui. On ne rigole pas avec la foi !
Nous sourions.
La fréquentation assidue des lieux de culte est aussi la condition indispensable à une union devant le représentant du dieu anthropophage — mais si, celui qui préconise de bouffer son corps et boire son sang !
Nous pouffons.
De même, notre désir attesté, devant une statuette en plâtre censée représenter le fils d’un dieu rédempteur, de continuer à vivre dans la foi chrétienne nous fait pouffer derechef.
Mais lorsque nous devons dire notre souhait de croître et multiplier selon le commandement du barbu céleste, dans le cadre du mariage, c'en est trop et nous éclatons de rire.
L'ensoutané mettra cela sur le compte de notre nervosité.
Ma qualité de futur marié me vaut d'être le premier normalien à accéder au statut d'externe, par dérogation spéciale du ministre de l'éducation nationale ("l'inoubliable" Pierre Sudreau ) et au grand dam de l’ami Lafleur qui voit là un affront personnel. Jamais miel ne me sera plus suave et la transgression des règlements plus jouissifs.
Salut les copains
Je débarque, le 5 octobre en fin d'après midi, chez Pierrot, au Billard.
J'ai un peu délaissé les lieux depuis quelques temps, trop obnubilé que je suis par Monique.
Tout le monde est là, ou peu s'en faut, autour de l'amorce de l'apéro.
L’apéro démarre aux environs de 18 heures, mais il est de bon ton de préparer la chose à partir de 17 heures par de légères consommations qui enflent au fil de la fin de journée. On a connu des apéros qui duraient au-delà de 23 heures.
Il est difficile d'imaginer la réaction de la bande, à l'annonce que je fais, tout faraud.
Essayons tout de même :
— Je me marie demain !
Alors fusent de partout les
« Quoi ?
« Quand ?
« C'est pas vrai !
« Mais comment t'as fait ?
« Avec qui ?
« Comment elle est ?
« C’est bien vrai, ça !
« Pourquoi ?
« C’est celui qui dit qu’y est.
« C’est pas dieu possible !
« Damned !
« Blood’n’guts !
« Ma Doué !
« Par la barbe du prophète !
« Mein got !
« J’étais là avant !
et autres
« Je vous l’avais bien dit
« What else ?
« Combien qui la tienne ?
« Par exemple !
« Par Mezzan …
« No pasaram !
« Une de perdue, dix de retrouvées
« Comment peux tu être si beau ?
« Baby come back… !
« Montjoie Saint Denis !
« Dieu protège le roi !
« I can get no satisfaction…
sans oublier les
« Banzaï ! !
« Mamma mia !
« Porca la Madonna !
« Hijo de puta !
« Nous voilà beaux…
quelques
« By Jove ! »
« Doux Jésus »
« Nom d’une pipe »
le fameux
« Mille milliards de wagons remplis d’aiguilles enfilées de Nom de dieu »
de derrière les bosquets, … et nombre d’autres sottises du même tonneau, dont je ne garantis pas l’authenticité, … plus une tripotée d’interrogations qui se chevauchent, se croisent, se culbutent, s’enchevêtrent et auxquelles j’ai bien de la peine à répondre en même temps.
Le brouhaha est indescriptible.
Gérard me colle de grandes claques dans le dos, les Wécké veulent commencer à me préparer pour la nuit de noces, Bob se lamente de la perte de son musicien, le petit Para (les deux termes — petit et Para — sont indissociables) virevolte et s'esclaffe, comme à son habitude, Bernard se la joue vieux connaisseur de la « chose » féminine, les filles m'embrassent,… bref !
Tous me félicitent, et m'assurent que je ne vais pas m'en tirer comme ça, sauf Pierrot qui me lance des regards désapprobateurs et hallucinés.
Effectivement, je ne vais pas m’en tirer comme ça.
En moins de trois heures, les stocks de Pierrot vont fondre. Chaque client qui entre, est mis au courant de la nouvelle et est engagé vivement à "mettre sa tournée", ce qu'il fait sans barguigner, et, en 1962, l'heure de l'apéro est une heure bénie pour les cafetiers : il y a du monde.
Quelques uns, dont Gérard et Richard, promettent d’être à Fontaines le lendemain pour assister au sacrifice rituel. Les autres ne sont là que pour s’imbiber. Je peux difficilement leur en vouloir.
A neuf heures, Richard et Marc Wécké sont chargés de ramener chez lui un Lalo dans le même état….
… chargé donc !
Le prussien de Reischoffen était sûrement moins chargé que moi.
Pour tout dire, je tiens à peine debout.
Peu rassurés par l'accueil qui risque de leur être fait au café "Chez Mado", ils éclatent la porte comme John Wayne dans Rio Bravo, et me jettent littéralement dans la salle, au beau milieu de la famille déjà présente, en criant :
— On vous le ramène, on l'a trouvé comme ça !
Et ils décampent sans demander leur reste.
Je suis un peu penaud de mon état. On me dit que j'aurais pu mettre un peu plus de distance entre l'enterrement de vie de garçon et le mariage, mais on me pardonne volontiers. Toute la famille est encore sous le choc de la découverte d'un Jean Louis qu'elle ne connaissait pas. Personne ne m'a vu grandir.
Et dire que longtemps, Maman m’a cru homosexuel, alors vous pensez, la reproduction, à mon âge !
Ma dernière nuit de célibataire sera sans couleur, et le matin suivant me trouve un peu cotonneux.
Ô temps, suspends ton vol …
Il est amusant de constater que la dénomination de notre couple n’est pas partout identique ? Chez les Bonnardel, on dit « Monique et JeanLouis »; chez les Lagrange, on dit « Jean Louis et Monique ».
Tout a été minutieusement organisé, ce 6 octobre.
Nous sommes expédiés de mairie en église en un temps record. Je ne garde aucun souvenir de ces cérémonies, comme si ce n'était pas moi. Comme si ce n'était pas nous. Mes excès de la veille y sont peut-être pour quelque chose, et les premières nausées de Monique aussi.
Peut-être avons-nous dans la tête cette liberté nouvelle qui fait de nous des adultes responsables avant l'heure — la majorité est encore à 21 ans — à 18 ans pour elle et 19 ans pour moi.
La suite va démontrer que nous allons l'utiliser n'importe comment.
La noce se retrouve à Riverie juste au moment de l'apéro. La grand-mère est là depuis la veille pour préparer le repas.
Tout ce petit monde s'agite, rit, mange, boit comme il est de coutume pour ce genre de festivités, entre familles qui ne se sont jamais vues, et qui ne se reverrons sans doute jamais. Lagrange et son beau frère de capitaine du génie (tu parles !) sont égaux à eux-mêmes, grandes gueules et vulgaires.
Ca me fait un peu honte, et je ne donnerai pas de concert ce jour là.
Quand je pense qu’il y a un militaire dans la famille Lagrange, et une religieuse chez les Bonnardel !
Cela dit, j'aurai, à mon tour, l'occasion d'être grande gueule et vulgaire dans des circonstances analogues.
Dans un premier temps, nous sommes hébergés chez les Bonnardel, le temps de nous trouver un appartement. ne va pas sans poser de problèmes quant à l'intimité. Pourtant, je me sens bien dans cette famille, j'ai le sentiment d'en faire partie de toute éternité. On est à mon écoute, on me demande mon avis, on se soucie de notre confort. Le petit beau frère Daniel, seul mâle et benjamin de la fratrie auprès de ses trois sœurs, est en admiration devant moi. C'est un adolescent agaçant qui, à quatorze ans, fait encore des caprices de gamin de six ans.
Les deux sœurs, Mauricette et Jacqueline, sont ravies de ma présence, et il s'établit entre nous une complicité que je n'avais jamais connu dans ma famille. Et cela me donne une façade d'assurance que je suis bien loin de posséder.
Mais Lalo est devenu Jean Louis.
Mon statut d'homme marié a, de facto, fait de moi une personne majeure, un an et demi avant l'âge légal de 21 ans. Cette émancipation ne me donne pas le droit de voter, mais me confère une sorte de charisme, et,en tout cas, le droit de disposer moi-même de mon avenir sans en référer à quiconque
Je me rends à Normale en mobylette, la moto que j'avais achetée au copain Jean Loup (un salaud, oui !) a rendu l'âme.
J'use et abuse de façon éhontée de ma nouvelle situation pour arriver en retard pratiquement tous les jours, prétextant des soucis familiaux, et soutenu par la totalité de la classe qui fait front commun contre l’établissement
L'avantage est que je fais moi-même les billets d'excuse, puisque je ne suis plus sous la tutelle parentale, et j'éprouve un plaisir sans nom à présenter mes petits libelles au surveillant général, avec, sous la mention "signature des parents", MA signature ! !
Ce surveillant général, Beauregard, le mal nommé, louche, et est affublé de lunettes dont les verres ressemblent à des hublots de sous-marin. Il est surnommé Lafleur pour son exquise physionomie rieuse (voir en 1960).
Et que dire des bulletins de notes trimestriels que je vise désormais moi-même ! L'agacement directorial et celui de Lafleur feront beaucoup dans leur décision, à l'occasion du baccalauréat de l'année suivante.
Ooooh ! happy days !
Paul et Lucienne Bonnardel tiennent ce qu'ils promettent.
Au début, je vais essayer de les appeler Papa et Maman. Pour elle ce sera assez facile, car c'est une maternelle née, même si elle ne me tutoiera jamais. Pour lui, j'ai beaucoup plus de peine, car un troisième père à moins de vingt ans est malaisé à intégrer. Finalement, je tournerai la "difficulté" en évitant de les interpeller, et ils prendront tous deux, au fil du temps,les noms de Madame et Monsieur, ce qui est bien trop cérémonieux eu égard à l'affection que je leur porte.
De son côté, Monique suggère à Maman de pouvoir l’appeler "Mado", comme il est écrit sur la porte du bistrot.
— Ca va pas, non ? Et le respect, alors ?
Les Bonnardel tiennent donc ce qu'ils ont promis. Au mois de novembre, nous emménageons 79 rue du Commandant Charcot dans un deux-pièces humide et glacial. Il n'y a pas de salle de bains, les toilettes sont dans la cour et les fenêtres de la chambre donnent sur la rue… et nous sommes au rez-de-chaussée. Paul nous a dégotté un buffet de cuisine, table et chaises, gazinière, petit poêle à charbon, lit et literie.
Nous disposons du service de table offert par les camarades de Normale, le linge se lave dans une lessiveuse et il n'y a pas de frigo.
Mais nous sommes chez nous, et pour fruste que soit notre installation nous nous y sentons bien et donnons libre cours à nos envies. Au point d'avoir un jour la visite de la police nous intimant la nécessité de fermer les persiennes lorsque nous nous "laissons aller".
Les fenêtres de la chambre , au rez-de-chaussée, ouvrent sur la rue !
Je continue à défier la hiérarchie scolaire et Monique a dégotté un travail de secrétariat pour un salaire équivalant à celui d’une femme de ménage à Bamako.