Partager l'article ! 1971 - les mots du plaisir: Janine me dit les mots les plus beaux du monde. Je ne vais, bien sûr, pa ...

Janine me dit les mots les plus beaux du monde. Je ne vais, bien sûr, pas les redire ici, je lui dis les mêmes au féminin !
Il y en a de très vilains, ce qui est bien paradoxal pour de jolis mots.
Il en est qui nous mettent des joues colorées, et qui frôlent l’indécence. Mais que les mots sont délices, quand ils sont partagés et que chacun y croit. Elle mérite tout ce que je lui dis, et l’image le dispute à l’envie.
Les mots sont courage quand ils font humain celui qui fait front à l’injustice. Ils sont souffrance quand toute lutte devient inutile.
Ils sont délires quand ils accompagnent l’accomplissement.
Les mots sont illusoires s’ils se font serments, et dérisoires s’ils sont promesses.
Et que l’envie est prégnante de les dire encore, pour retrouver les feux de l’artifice, le plaisir des éclaboussures, le bonheur de se fondre dans l’autre, dans la douceur des profondeurs femelles.
Redire les mots pour retrouver les sensations, les odeurs. Goûter encore des saveurs de femme. Redire les mots pour voir encore l’image d’elle, comme un hiéroglyphe de mémoire.
Redire ses mots à elle pour me souvenir de tous ses accrocs féminins, l’amour qu’elle a de moi, semblable à l’amour que j’ai d’elle.
Redire les mots pour revoir, encore et toujours, des images interdites qui me font surgir de l’inconnu.
Et pour dire que personne n’est l’image de la passion, sinon elle.
"ELLE" est une sorte de nom… propre à elle.
Mais je m’égare, il est 1971 et quelques minutes, et l’histoire s’égrène à petit feu, ce qui est bien le moins pour quelque chose de flamboyant… ou plutôt qui va devenir de feu.
Des brulures qui jamais ne vont s’éteindre
Je prends Janine par la main et je vais la faire vivre.
Que ça va être difficile.
Je vais finir par ne plus conter par année.
A partir de Janine, les évènements prennent une couleur un peu rose sucrée, avant de pâlir de plus en plus. Non pas de son fait, mais à cause du ronronnement qui s’établit.
Par moment des éclaboussures jaillissent, et ne font au début, que de vilaines petites taches que le quotidien dilue par le bête oubli qu’il engendre.
Et puis, le temps avançant, elles vont devenir de hideuses choses grimaçantes et ineffaçables.
Juliette grandit, gâtée comme il est déraisonnable de l’être. Notre situation s’est bien améliorée, en peu de temps. La boutique tourne à plein, les recettes sont en augmentation chaque mois. Au début, je fais tout à la boutique, mais, petit à petit, Janine prend les rennes de la comptabilité, non pour me décharger, mais plus pour que la chose soit faite soigneusement.
Nous avons pignon sur rue, et comme une reconnaissance sociale.
Je commence à donner au magasin l’orientation que je souhaite : la science fiction et la bande dessinée. Le Péristyle va être la première officine à Lyon, spécialisée dans ces littératures, et y gagner une petite renommée qui lui sera bientôt disputée.
En attendant , c’est sous l’Opéra qu’on vend le plus de romans policiers, de BD, de SF et de livres de poche.
Une nouveauté de San Antonio se vend, chez nous, à plus de 200 exemplaires à sa parution. Un Astérix à 300. Au Péristyle, tous les ouvrages de littérature populaires ont droit de cité : les romans policiers, d’espionnage, de science fiction, la littérature enfantine ou à "l’eau de rose", le fantastique, les "petits miquets" — je suis l’inventeur de la formule — les romans érotiques…
tout le monde étudie au Péristyle
"Carpe diem", mon œil !
Mémé Juliette a la très mauvaise idée d’aller faire entendre sa petite musique dans d’autres contrées. C’en est fini, désormais de la petite voix de colorature qui aura été bien peu l’image de la vie de servante qu’elle a subie. Seule pauvre satisfaction de cette fin de pauvre vie, je lui présente son arrière petite fille, celle qui porte le même prénom qu’elle.
Les souffrances qu’elle endure alors noient l’ébauche de sourire, où je suis sûr d’avoir perçu dans un souffle :
« Merci, mon petit. »
Que c’est difficile de voir partir la première femme de ma vie. Je me demande quel film défile dans sa tête, maintenant qu’elle s’en va. Ou peut-être a-t-elle encore l’énergie de ne rien laisser défiler d’une vie dure, éprouvante, sans espace de loisirs, où le seul repos aura été celui imposé par l’obligatoire nécessité biologique.
Son visage en est le profond et désespérant reflet, où le regard n’a plus qu’un faible éclat.
Voit-elle encore les six enfants que lui a fait un mari irresponsable ?
Voit-elle encore toutes les choses qu’elle n’a jamais pu avoir ?
A-t-elle le regret d’une vie qu’elle quitte, sait-elle que le bonheur existe ?
Ses pauvres mains, qui griffent un peu les draps hospitaliers, restent mar-quées par les traites, les vaisselles, les lessives, les travaux des champs et du jardin. Alors, son esprit …
Cette vie sans insolence, propre aux femmes de sa génération, s’achève sur ce « Merci mon petit », tout un soleil dans ces ténèbres de l’univers.
Je crois que j’ai envie de mettre le feu à l’humanité — et à l’hôpital — qui ont bien peu de respect pour des personnes respectables.
Il ne reste d’elle que l’étonnante finesse de ses cheveux dont le flot descendait jusqu’à la taille. Quand elle dénouait son éternel chignon, elle me demandait parfois de peigner cette vague un peu grise aux odeurs safranées — d’où venaient ces odeurs ? — et, tout galopin, j’en éprouvais des indicibles et équivoques plaisirs.
Juliette demeure mon plus bel amour.
Born in USA Switzerland

Pour la première fois, nous voilà de retour au pays
natal. Surtout moi. Chez Joseph. Il n’est pas le coureur des bois que j’imaginais. Il a abandonné le difficile métier de bûcheron pour celui de menuisier dans une entreprise. Même s’il ne porte
pas de chemise à carreaux et un pantalon de velours, il sait tout des renards et des loups, des mûres et des framboises sauvages, des champignons interdits.
Nous allons nous voir deux fois cette année : à Lent chez Joséphine et Raoul, et à Bulle chez Joseph.
Dans ce petit bourg proche de Sirod, je découvre la véritable connivence familiale, celle qui fait de vous une personne à part entière, dans ses amours et ses affinités, et je suis amoureux de toutes mes cousines. Ça tombe bien, elles sont de belles personnes et innombrables. Je suis même amoureux de ma demi-sœur, au grand désespoir de Janine. C’est vrai que Françoise est une jolie demoiselle, et je suis amoureux de toute la gent féminine.
J’ai un peu honte.
Zizou, derrière Françoise
Joseph m’emmène dans la famille pour me montrer. Il est fier de son moutard, et je dois dire que j’aime bien mon papa. Alors, je fais l’intelligent. On fait semblant de me croire tel. On n’est pas trop dupe, le fils boit aussi sec que le père, et nos retours sont toujours un peu laborieux.
A Bulle, chez les Suisses, chez lui, presque chez moi, Joseph agit de même et me fait voir dans tous les bistrots helvètes qu’il connait— et ils sont nombreux. Dans ce canton de Fribourg, je me sens un peu chez moi. Presque autant que mon papa qui est fier de montrer son rejeton. Les "décis" s’empilent les uns sur les autres. Il est amusant, mon papa. Il est un peu alcoolo. Vous voyez bien que c’est génétique !
A part des souvenirs de guerre suspects, mon papa ne se pousse pas du col. Je pense qu’il tient cette disposition de sa formation de forestier. Chez les hommes des bois, on ne fait pas dans l’illusion. Mon papa n’est pas un illusionniste.
Je découvre, ébahi, qu’il est toujours, après 20 ans, amoureux de Maman.
C’est bien mon papa !

Ces douleurs de souvenances que je m’impose sont épouvantables.
Elles sont méchantes comme l’enfer auquel je ne crois pas et me font peur comme la vérité dont j’ai besoin
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